Très à propos

30 mars 2021 à 13h42
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Une émission présentée par Aurore Tenebaum et Alain David

Autour du Rapport Duclert

1 Mes impressions :
J’ai survolé (une grande partie de la nuit dernière) ce rapport de 991 pages. Je vous livre
quelques-unes de mes impressions immédiates de responsable de la Licra :
a) Ce rapport représente une très grande avancée vers la vérité, ou plus exactement vers la
réception de l’événement en lui-même irrecevable du génocide. Oui le gouvernement français
a été étroitement impliqué dans son déroulement, oui il a été favorable au gouvernement
génocidaire qu’il a aidé de bien des manières, oui il a pratiqué une lecture constamment
ethnique c’est-à-dire raciste des événements, le déchiffrant comme une « guerre civile
ethnique », consentant comme à un état de fait naturel à la division confortée par la
colonisation belge entre Tutsi et Hutu, superposant à cette division celle datant du XIXème
siècle (« complexe de Fachoda ») de la rivalité entre une Afrique francophone représentée par
« la majorité hutu » et une Afrique anglophone (une minorité de Tutsi envahissant le pays
depuis l’Ouganda). Oui les horreurs perpétrées pendant le génocide ont été comptées pour
dommages collatéraux par un petit groupe de militaire dirigé depuis l’Elysée par un Etat-major
particulier du Président, exerçant un pouvoir sans partage parallèlement aux circuits
démocratiques de la décision
b) Le rapport Duclert quoi qu’il en soit de ce qu’on pourra considérer comme des timidités (les
modalités de l’intervention militaire française, des épisodes par ailleurs très documentés
comme l’affaire de Bisesero, le passage des génocidaires armés au Zaïre, ... ne sont abordés
qu’allusivement) met fin aux rumeurs de « double génocide. Il n’y a eu qu’un génocide, c’est
celui que le pouvoir génocidaire après l’assassinat du président Habyarimana - assassinat très
probablement diligenté par ce pouvoir - a perpétré à l’aide d’une population soumise à une
propagande intense, à l’aide, hélas, d’une armée de miliciens formée en partie par une
assistance militaire française.
c) Le rapport Duclert ne conclut pas à la « complicité » : ou plus exactement, se voulant rapport
historien, il laisse en suspens un mot qu’il appartiendrait plutôt aux juristes de prononcer.
Néanmoins il ne recule pas devant la question de la responsabilité morale et matérielle des
autorités françaises.
d) Désormais le fort négationnisme qui sévit autour du génocide ne pourra plus mettre en avant
ses arguments. Ceux qui portaient des responsabilités (Hubert Védrine, Alain Juppé, le
général Quesnot ... ne pourront plus se réfugier derrière de grossières allégations répandues
par une noria de propagandistes, d’universitaires (Filip Reyntjens, Charles Onana, Bernard
Lugan...) ou de journalistes partisans (la Canadienne Judi Rever, le magazine Marianne...)
e) Ce rapport va puissamment aider à introduire l’événement du génocide dans la conscience et
la mémoire française, alors qu’il n’y figurait que timidement, presque clandestinement, comme
une question mal élucidée, mise en avant par quelques personnalités avides de polémique et
produisant des accusations non fondées. Le rapport permet aux Français de s’approprier un
événement qui aussi effroyable qu’il soit fait désormais partie de leur histoire.

2 Proposition à la Préfecture d’un texte pour la commémoration du 7 avril
Monsieur le préfet, Mesdames et Messieurs,
Il y a 27 ans, le 7 avril 1994, après le timide accord d’Arusha de l’été 93, qui laissait encore
espérer une solution pour une société marquée dès la fin de la colonisation belge par un régime
d’apartheid, et au lendemain de l’attentat contre l’avion du président Habyarimana, débutait au
Rwanda le dernier génocide du XXème siècle. En une centaine de jours, jusqu’au mois de juillet,
plus d’un million de personnes réputées Tutsi - ce qui englobait également les Hutu favorables
aux Tutsi - furent assassinées dans des conditions de cruauté et d’horreur irreprésentables.
Génocide à la machette, à la massue cloutée, au fusil, à la grenade, enfermement des hommes,
des femmes, des entants, dans des églises auxquelles on mettait le feu, corps mutilés voués à
une interminable agonie sur des tas d’immondices ou dans des latrines, charniers innombrables,
viols de masse : génocide du pauvre, a-t-on dit, usant de moyens sommaires, mais génocide
d’une efficacité jamais atteinte. Raul Hilberg, le grand historien de la shoah, écrivit, peu avant sa
mort en 2007, ceci, dans la dernière édition de son immense livre sur « La destruction des Juifs
d’Europe» :
«Le désastre des Tutsi s’est déroulé au vu et au su du monde. Aucune crise mondiale n’a éclipsé
l’événement. Aucun manque d’avions ou d’hommes n’entravait une riposte. Le défi était lancé. Il
n’a pas été relevé. Les juristes du Département d’Etat aux Etats-Unis ont même récusé l’emploi du
mot « génocide », de crainte qu’il n’imposât l’obligation de faire quelque chose (...) L’histoire
s’était répétée. »
Ce sont là les dernières lignes de son livre, et comme l’ultime conclusion de son oeuvre
gigantesque.
«L’histoire s’était répétée » proclame donc, désespéré, peu avant sa mort,Raul Hilberg, dont le
travail monumental avait pourtant eu pour sens et perspective d’empêcher justement qu’elle se
répétât. «Plus jamais ça ! » La naïve mise en garde, aussi bien et aussi peu que le travail savant de
Hilberg, n’atteignent leur but, parce que - ce qui est peut-être, en un sens, heureux - un génocide
ne trouve aucune place dans le quotidien de l’humanité, parce qu’un génocide défie la
représentation, parce que par là-même il conserve toujours en lui une part d’exotisme. « A
quelques heures d’avion de chez nous » martelaient cependant en 1995 encore, quelque mois
après le Rwanda, les médias tandis que se déroulait le massacre de Srebrenica, comme si la
proximité géographique devait cette fois-ci surmonter l’exotisme et permettre d’accéder à
l’Irreprésentable. Pourtant ni l’éloignement géographique, ni aucune autre considération ne sont
des raisons suffisantes pour absoudre la conscience de ce qui lui demeure par nature
inaccessible, un génocide. Il faut dès lors un effort exceptionnel, l’effort que consent contre sa
nature la mémoire pour garder en tête ce qui ne peut y prendre place. Le génocide de 94, tel une
terrible conclusion pour le siècle qui vient de se terminer, requiert cet effort spécial, cette fidélité,
par quoi l’Humanité se tournant vers ce qui est pour elle l’Immémorial, atteste, à l’heure des
grands défis matériels et spirituels qui caractérisent notre époque et qui tendent à chaque instant

à la séparer d’elle-même, qu’il demeure quelque chose de l’Humain au moment où tout est
perdu.
Aujourd’hui pour la première fois depuis 1994, alors même que les circonstances de la pandémie
imposent à chacun de terribles contraintes, la République intègre dans son cérémonial mémoriel
un événement qui appartient à la conscience universelle, affirmant que cet événement fait partie
de la Mémoire nationale, élargissant par là-même, infiniment, le champ de l’espérance
républicaine.
Nous croyons qu’il faut s’en féliciter.
La Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme, sa section locale de Dijon, se trouvent
aujourd’hui infiniment honorées Monsieur le Préfet d’avoir pu participer à cette cérémonie, qui
comme telle est inaugurale.

3 Réactions de Guillaume Ancel
Guillaume Ancel était capitaine au Rwanda et a participé à l’opération Turquoise. Quittant l’armée
comme lieutenant-colonel il a publié notamment, aux Belles Lettres, en 2018 un livre décisif
Rwanda. La fin du silence où il témoigne de son expérience. Voici une première réaction à la
lecture du rapport Duclert :
Le rapport de la commission Duclert, remis le 26
mars 2021 au chef de l’Etat, souligne la responsabilité
accablante de la France et de François Mitterrand, alors
président, dans le génocide des Tutsi, en 1994.
Les conclusions de ce travail de deux années, d’un groupe
d’historiens sur « la France, le Rwanda et génocide des
Tutsi », marquent un tournant historique dans cette
dramatique affaire.
Une lumière crue sur les responsabilités
accablantes du pouvoir exercé par
François Mitterrand
Le rapport Duclert est d’abord une lumière dans ce
tunnel de mensonges et de déni qui a caractérisé
cette question pendant 27 années.
Lumière parce que les conclusions sont claires et
implacables : la commission d’historiens établit la

responsabilité accablante du pouvoir mitterrandien, qui a
commis une lourde faute politique en apportant son
soutien aux génocidaires du Rwanda, avant et
pendant les faits.
Le génocide contre les Tutsi au Rwanda a été le dernier
génocide du XX° siècle, il a fait un million de morts et
c’est sans doute le seul que nous aurions pu empêcher,
mais ce n’est pas ce que nous avons fait à cause de
l’aveuglement et des dérives de ce pouvoir sans contrôle.
La responsabilité de François Mitterrand et de son
entourage est accablante, notamment celle de son
secrétaire général, Hubert Védrine. Il est temps
désormais de lui demander des comptes, plutôt que de
continuer à écouter son « amour pour la
géopolitique ».
Le rapport Duclert établit clairement la responsabilité
primaire de cette affaire, qui est politique et je salue la
détermination du président Macron qui a permis, – c’est
historique –, la reconnaissance de cette faillite politique
et morale de l’Etat français.
Rappelons aussi que la commission montre qu’il n’y a
jamais eu de double génocide : c’est un mensonge
mitterrandien, inventé pour atténuer la responsabilité du
génocide contre les Tutsi, et cela s’appelle du
négationnisme...
Une lourde culpabilité morale à défaut
d’une complicité, qui ne sera pas établie
par la justice
Sur la question de la complicité, la conclusion du rapport
est surprenante et mériterait d’être mieux expliquée. La
commission conclut en effet qu’il n’y a pas complicité, et
elle a raison sur le plan juridique où celle-ci ne peut être
établie que si l’intention génocidaire est démontrée.

Nul ne doute qu’aucun des protagonistes en cause n’a
souhaité participer au génocide, c’est le problème du
fameux « responsable mais pas coupable ».
Le rapport insiste cependant sur l’aveuglement du
pouvoir Mitterrandien et en particulier de son entourage
proche : un pouvoir aveugle, donc sans intention ? Aider
des nazis sans avoir adhéré à leur sinistre dessein
dispenserait de toute culpabilité...
En réalité, le rapport Duclert conclut sans ambiguïté à
une responsabilité politique et historique, il s’agit bien ici
d’une « complicité » morale pour avoir apporté un
soutien aux génocidaires, même si celle-ci ne se traduira
pas judiciairement.
Des zones d’ombre qui font du rapport
Duclert une étape
Le travail de cette commission a le mérite aussi de
répondre partiellement à la question du
« pourquoi », mais le rapport Duclert reconnaît de
graves vides dans l’analyse des archives auxquelles
l’accès historiens ont pu accéder, dessinant autant de
zones d’ombre, inquiétantes et sombres :
Impossibilité d’accéder aux archives de la mission
d’information parlementaire de Paul Quilès en 1998, qui
avait été chargée de couvrir cette désastreuse
intervention de la France et notamment l’opération
Turquoise. Ces archives comportent certains éléments
très critiques sur l’intervention militaire, des
témoignages cruciaux qui ne sont pas dans les archives
consultées, et qui ne concernent pas seulement les
décisions politiques qui ont prévalu.
L’absence d’archives sur les activités de Jean-Christophe
Mitterrand, pourtant suspecté d’avoir organisé des trafics
peu reluisants avec son alter ego du clan Habyarimana,

en dit long sur la nature des affaires du « conseiller
Afrique » de l’Elysée, elles ne peuvent être laissées sans
suite.
Une analyse indigente des opérations
militaires, sur ordre ?
Mais le plus troublant, dans le rapport Duclert, reste
l’absence d’analyse des opérations militaires, et en
particulier de l’opération Turquoise.
Sur ce point, le travail de la commission est indigent,
c’est une compilation de rapports d’état-major et des
satisfecit de ses dirigeants.
Soit cette partie avait été confiée à Julie d’Andurain
avant qu’elle ne soit obligée de se retirer, soit il y a eu un
accord avec les dirigeants militaires pour que les
responsabilités militaires ne soient pas
« analysées » par cette commission, ce qui revient
peut-être au même.
Pour revenir aux faits, je rappelle que j’ai participé à
l’opération Turquoise et que ce n’était pas une
opération « strictement humanitaire », elle a servi de
couverture pour tenter de remettre au pouvoir les
génocidaires, elle a protégé leur fuite face au FPR et
elle a permis de livrer des armes aux génocidaires
dans des camps de réfugiés, notamment via la base
opérationnelle de Goma.
Mais les ordres de reprendre Kigali auraient « disparu »
des archives étudiées par la commission, l’opération de
combat lancée contre le FPR le 1° juillet n’aurait
laissé aucune trace, pas plus que les livraisons d’armes ou
l’escorte polie d’évacuation des organisateurs du
génocide vers le Congo ?
La préservation de la radio des mille collines est
présentée comme un banal sujet opérationnel, alors

qu’elle était le moyen de diffusion et de propagande du
gouvernement génocidaire.
Au-delà de Turquoise, les combats menés
directement par des soldats français sans qu’une
guerre ait été autorisée, les lamentables manœuvres
de diversion sur l’assassinat du président Habyarimana
et la disparition des boîtes noires de l’avion ne sont
même pas évoquées. Les interventions « inappropriées »
des militaires français ont donc été soigneusement
évitées...
Certes mes compagnons d’armes ont agi sur ordre, mais
leur responsabilité est engagée dès lors qu’ils ont accepté
de les exécuter. Ce n’est pas le rôle des historiens
d’éluder des pans entiers de cette affaire, et un très
important travail de recherche critique reste à mener sur
cette « co-production » militaire de faits condamnables.
Cette analyse indispensable ne peut se borner à montrer
du doigt deux officiers généraux de l’état-major
particulier de l’Elysée.
Bien plus, les affaires de livraisons d’armes, d’opérations
contre les ennemis des génocidaires ou de Bisesero,
constituent autant de dossiers qui ne peuvent être
ignorés, même si le niveau de responsabilité est
secondaire par rapport aux décisions politiques de
l’Elysée.
De plus, le soutien de la France ne s’est pas arrêté avec la
la fin du génocide et il convient de comprendre les
conséquences de la poursuite de la « résistance » menée
par les nazis qui continuaient à être soutenus par
l’Elysée.
Pour établir aussi les responsabilités
secondaires de cette affaire

L’idée fondamentale était bien de se recentrer sur les
responsabilités politiques de la France, mais fermer les
yeux sur les opérations militaires pour ne pas indisposer
l’armée n’est pas digne d’un travail d’historiens, ceux de
la commission Duclert semblent avoir été frappés de
cécité, à leur tour, dans cette partie du rapport.
Cette indigence du rapport Duclert satisfera ceux qui
estiment que l’armée ne doit pas être mise en cause, à
commencer par le commandement militaire qui
préfère être juge et partie, mais en termes de démocratie
ce parti pris est douteux.
Plus que jamais, il est nécessaire que toutes les archives
soient accessibles à tous les chercheurs, qu’ils intègrent
les témoignages sur le sujet et qu’ils puissent questionner
les protagonistes sans attendre qu’ils soient décédés,
comme cela n’à pas pu être fait pour connaître et
comprendre la guerre d’Algérie.
Ce sont ces zones d’ombre qu’il faut désormais éclairer.
Le rapport Duclert marque une étape
cruciale mais non conclusive
Nous étions une poignée à nous battre pour que la vérité
soit faite sur ce sujet du Rwanda, en commençant par
Patrick de Saint-Exupéry et Maria Malagardis, Stéphane
Audoin-Rouzeau et Hélène Dumas, Jean-François
Dupaquier et François Graner, l’adjudant chef
Prungnaud et le général Varret.
Nous avons été soutenus par les associations qui
défendent la mémoire de la Shoah et les droits de
l’homme, par des juristes et avocats qui veulent vivre
dans un état de droit, quelques rares hommes politiques
qui n’avaient pas peur des « éléphants du Parti
socialiste » ou de l’intransigeance des amis d’Alain
Juppé.

C’est désormais le président de la République qui
reconnaît publiquement les dérives et la faillite du
pouvoir mitterrandien sur l’affaire du Rwanda et nous
avons le sentiment d’une cruciale avancée.
Mais ce rapport Duclert est insuffisant pour comprendre
complètement cette affaire, comme cette commission le
reconnaît elle-même, et il faut continuer sur cette volonté
politique de chercher la vérité, c’est un chemin sans fin,
c’est celui de notre démocratie.

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